Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords, un tressaillement de pitié.

—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»

L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible exclamation, il ne laissa plus rien échapper.

Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il l’avait retrouvée.

Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, son rôle de fiancé?

Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir? Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. Cela ne reviendrait jamais.

Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore la persuader.

—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double famille.»

Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en eût.