—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre de vos calomnies.»
Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et son front chenu.
—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.
—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. «Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer ... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous manifester leur reconnaissance.
—Vraiment?» s’écria Mathurine.
—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre petite-fille. On la marierait même. En y mettant le prix, on trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le bien-être ...
—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit pas.
—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame Gaël.
—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.
—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la chair.