Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux dont se réjouissait le Gouvernement.

Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.

—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»

Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.

C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à comprendre.

En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa personne paradait sans cesse en dehors.

—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que je jette à l’eau. Mais ma conscience ...

—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au fait.»

Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:

—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par analogie avec ...