—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une tape.»
Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:
—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»
Celui-ci reprit:
—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»
—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.
—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien, Baillegean.»
—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.
—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. «Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.» Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami, etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,» me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez: ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de votre bonne volonté ...»
—«Les canailles!...» gronda Pavert.