«Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il arrive.
«Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit l’être.
«Ton père qui t’aime par-dessus tout.»
Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur le cœur un frisson de danger, de mystère.
Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes, les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et infinie l’aiderait à engourdir sa peine.
Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement, la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui.
A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements.
Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin, où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait.
Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de granit.
A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille.