Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer.
En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une splendide nuit d’été.
Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse, imprégnée d’aromes salins.
Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples. Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait, dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie Micheline de Valcor.
Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie, semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger.
Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un sujet intéressant à leurs propos.
Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et assurément encore belle.
C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.
Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes, prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix.