Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine, avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite, de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni quels services il pouvait rendre à son tolérant patron.
Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol. Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en Europe.
Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux individu.
En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque intolérable.
—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son papa.»
Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps, pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite. Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique éblouissante, rendait leur présence invisible.
A cette minute précise, Renaud de Valcor et Mme de Ferneuse arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage encore? qui l’eût pu dire?...
Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages, levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction.
Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard.