LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une déclivité presque insensible.

Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il demeurait ainsi une simple dépendance.

Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.

C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un dernier raidillon.

Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à la porte de la maison.

Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante.

Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.

Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.