—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. Mais non pour vous. Que vous était celui qui s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous, par des démonstrations publiques de deuil, avec notre double honte, votre fraude à l'état civil, le crime de substitution, dont vous auriez aussitôt à répondre?...»
Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains liées contre lui-même.
Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment qui n'était pas un souci d'honneur personnel. Qu'importaient les conventions sociales à cette martyre dont le cœur mourait en elle-même, broyé par leur étau? Volontiers elle les eût bravées en une révolte suprême, se sentant près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, de le maudire en face, avant de se réfugier éperdument dans l'asile d'éternel pardon où toute mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de sa part, serait une délation pour Louise. La femme du garde tomberait dans les mains de la justice, elle aurait à expier son dévouement, elle verrait son ménage brisé, toutes ses humbles chances de repos et de bonheur détruites. Le rigide Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi déchirée par la mort de Michel que si l'enfant eût été véritablement le sien?... Fallait-il donc lui infliger un pire supplice, payer par une torture sans fin sa sublime complicité, la tendresse abondante dont elle avait secrètement enveloppé cette mère et son fils, rejetés hors du du domaine des tendresses légitimes? Et pourquoi?... Puisque rien ne rappellerait plus à la vie le petit être infortuné. Pour la vengeance?... Vengeance d'un crime si férocement lâche qu'Armande n'y pouvait croire, malgré sa répulsion pour le criminel probable, malgré les voix de suggestion lugubre qui lui chuchotaient au fond de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a tué...»
Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... Elle n'avait, pour les aller découvrir, que les indications de son mari. S'il était coupable, il ne pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La situation paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait davantage, c'était le détraquement, l'effondrement final de toutes ses énergies, tendues de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en était fait de ce caractère jadis résistant comme l'acier, de cette nature réputée indomptable, parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que toute affection la perça de glaives ou la déchira d'épines. Après la disparition de Michel, Armande ne fut plus elle-même. Son être brisé sembla tout à coup incapable de vibrer, même de douleur. Une morne indifférence engourdit ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la folie, ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine de Solgrès se promenait dans son parc, spectre mélancolique enfermé dans un mutisme presque complet, évitant toute rencontre, même celle de Louise, avec laquelle maintenant elle cessa de parler du passé.
Elle arriva à un degré tel d'anéantissement sentimental, qu'elle ne manifestait même plus d'animosité contre son mari. M. de Malboise, d'ailleurs, changeait de manières à son égard, se montrant d'autant plus courtois et attentif qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement intellectuel et à l'épuisement physique.
Un jour, la jugeant au degré voulu de cet étrange désintéressement de tout, il fit venir son notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé, par lequel la marquise de Malboise instituait son mari son légataire universel. Elle ne s'étonna pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans plus de réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.
Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. Elle donna un signe caractéristique de démence, car, fréquemment, elle allait se poster sur un point particulier de la pelouse, en arrière du château. Là, pendant un instant, elle se tenait immobile, les bras croisés. Puis elle criait: «En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur l'herbe, comme blessée à mort. Pendant de longues minutes, elle restait là, gisante. D'abord, on la croyait évanouie. On voulait la relever. Mais elle protestait par gestes, sans desserrer les lèvres, les yeux hallucinés, la face couverte de larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne plus la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif aux autres comme à elle-même.
Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait longtemps étendue sur l'herbe glacée, quelqu'un s'inquiéta. Une femme de chambre descendit, s'approcha, essaya de la soulever, et jeta un grand cri...
La marquise de Malboise était morte.