Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur dilatait ses yeux, retirait tout le sang de son visage, de cet honnête visage de pauvre femme vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que l'étroit chemin de sacrifice et de devoir, où, aveuglément, elle a marché.
—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?» balbutia-t-elle.
—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les aiguilles des rocs,» poursuivit Michel, «c'est parce que les branches d'un sapin ont arrêté ma chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi au passage, comme si, dans ce lieu, pourtant effroyable, la cruauté des choses se fût refusée à égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu parmi les rameaux de cet arbre, évanoui, meurtri, déchiré, mais non pas mort...
—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre petit!...» gémissait Louise, que les sanglots étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia encore: «Ah! si elle avait su!...»
Car son indignation, sa pitié, son regret étaient doubles. Elle avait dans sa poitrine deux cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce que celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant que ce qu'elle éprouvait.
—«Écoute, maman, écoute...» reprit le jeune homme, que son souvenir emportait, et qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait une douceur à répéter ces deux syllabes: «maman», autrefois jetées avec tant d'épouvante enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu, quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un endroit effrayant... Il faisait nuit... De vives douleurs me tenaillaient la chair... Le sang coulait de mon visage et de mes mains... Et j'avais au cœur une palpitation d'effroi que je ne saurais te dire, à l'idée qu'on avait voulu ma mort, qu'un homme dont le pouvoir me semblait sans bornes avait résolu que je périrais, et me supposait à cette heure anéanti par sa main.
—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria Louise en se dressant, le poing crispé. «Il mérite les pires supplices!...
—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit Michel, avec une sombre résolution.
—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur et d'horreur?... Qui t'est venu en aide, malheureux enfant?...
—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet âge, je ne manquais pas d'énergie. Je commençai par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi doucement que je pus. Guidé par un clapotement de source, et malgré l'obscurité, je découvris un filet d'eau comme il en ruisselle partout dans ces rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, qui n'avaient que des écorchures. Puis, trop meurtri pour marcher, et n'osant d'ailleurs descendre jusqu'au fond de la vallée sous la nuit noire, je me blottis comme je pus dans une excavation, et j'attendis le jour. Au matin, des bergers me secoururent.