—Mais j'attaquerai le second testament,» déclara Michel.

Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce comme un fauve en cage à qui l'on vient d'arracher sa proie. Il écumait... Sa rage était effrayante à voir.

—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme ne mourra que de ma main, si ce n'est par celle du bourreau.»

Louise, dans une consternation muette, regardait bouillir et fumer ce sang,—qui n'était pas le sien, malgré le mensonge de l'état civil et les artifices de la première éducation. Ah! non, ce n'était pas le fils de sa chair domptée, patiente, ce garçon fougueux et déchaîné. En lui se détendait le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, faussé par la haine et le malheur, n'agissait si violemment que dans le sens des passions mauvaises.

Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion suivit. Michel, assis de nouveau, renfermé maintenant dans une espèce de positivisme net et froid qui voulait se rendre compte de tout avant de rien décider, adressait à sa mère adoptive un interrogatoire serré, catégorique.

Quelle était au juste sa situation? Socialement, il n'existait plus. Son faux acte de naissance se trouvait complété par un faux acte de décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, qu'il n'était pas, il avait été déclaré mort alors qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il de réclamer cette personnalité étrangère à la sienne et dont le destin le débarrassait? A contester le second testament de la marquise de Malboise au nom du premier? C'eût été la plus inutile des folies. Aucun tribunal n'aurait cassé les dispositions dernières de la testatrice sous le prétexte d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il aurait fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre en doute la mort du premier légataire? Et quand même?... Jamais les intentions, même évidentes, ne peuvent être opposées aux actes en matière de testament. Et quelles conséquences ne découleraient pas d'une intervention judiciaire, qui risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, la fraude à l'état civil? Mais le résultat immédiat d'une telle revendication serait de faire tomber Michel sous le coup de la loi militaire et de lui imposer trois ans de service dans l'armée. Perspective affreuse pour ce caractère affolé d'indépendance, qui ne se plierait à aucune discipline, et pour cette nature sensuelle, affamée de toutes les jouissances de la vie.

Quel avantage lui restait-il donc à redevenir Michel Bellard?

Sa vengeance?... L'accusation de tentative de meurtre contre le marquis?... Quelle piètre revanche? Et qui le croirait? Singulière victime, qui disparaissait pendant douze années, puis revenait dans toute la force d'une superbe et virile jeunesse, se plaindre d'avoir été tuée autrefois!... Il faudrait autre chose que cette imputation ridicule pour ébranler la situation d'un marquis de Malboise. Le revenant équivoque n'ébranlerait pas d'une ligne les solides assises d'une telle fortune politique et sociale. Au contraire... C'est lui qui s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de la justice, à laquelle, d'abord, il avait songé, et que réclamait à présent de toutes ses forces l'honnête et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse à Michel pour d'autres raisons. Celles-là, il ne les disait pas. Son passé, pour si court qu'il fût, ne laissait pas d'être gênant, et il préférait que nul ne se mît en devoir de le sonder. Ce qu'il en racontait à la vieille femme crédule, toute transportée pour lui de pitié et d'admiration, eût paru louche à tout autre qu'à cette simple créature. Et cependant il passait bien des détails sous silence.

Après avoir été recueilli par des bergers au fond des gorges de la Basteï, et leur avoir, en sa terreur, déclaré qu'il était orphelin, seul au monde, Michel s'était employé à des travaux rustiques pour gagner le pain qu'on lui donnait dans un pauvre village de la Suisse saxonne. Quelques misérables familles de cette contrée ayant résolu de se joindre à une bande d'émigrants pour chercher fortune en Amérique, le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination et de hardiesse. Il trouva moyen de se faire emmener, mettant tout en œuvre pour se rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une décision audacieuses, qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de ses lourds et grossiers compagnons. En Amérique, dans les faubourgs des grandes villes, où il essaya de tous les bas métiers, comme dans les entreprises agricoles du «Far-West», où il fit le coup de feu contre les Indiens, il traversa des périodes d'horrible misère, et trempa sa jeune âme dans cette noire région de sauvagerie qui se creuse au-dessous des civilisations les plus brillantes. Dans toute société, il y a des irréguliers, qui, par suite des circonstances ou de leurs vices, sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant un ordre général auquel ils n'ont pas pu, ou pas voulu, s'adapter. Ceux-là ne mettent pas leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, ne souhaitent pas un salaire, mais un butin. «Gagner sa vie» n'a pas de sens pour eux, à moins que ce ne soit dans l'acception du joueur qui attend tout d'un hasard et se sent résolu à y aider en trichant.

Tels furent les gens vers qui la fatalité de son destin porta Michel. Ses penchants, sa jeune expérience du monde, n'étaient pas pour l'en éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant devenir son assassin?... L'acte infâme, inaccompli matériellement, n'avait que trop réussi dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus les rochers de la Basteï ne s'y était pas fracassé les membres, mais, au choc, avait senti se dévaster son âme et se rompre tous les liens qui l'attachaient à l'existence normale. Cette société, où il n'avait plus de place, dont il se trouvait retranché civilement, il la jugeait construite sur la force, le mensonge et la violence. Il la haïssait et ne songeait qu'à l'exploiter. Ses qualités héréditaires: fierté, témérité, intelligence, détournées de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter leurs véhémences à ses théories, comme des forces fatales. Déjà, en Amérique, sa conduite s'était accordée, par une logique terrible, avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable existence aux États-Unis, Michel était parti pour le Brésil. De là, il avait passé dans l'Uruguay. Tout de suite, en ces républiques de la péninsule méridionale, où la discipline sociale est très relâchée, il s'était senti plus à l'aise que dans les stricts rouages de la confédération anglo-saxonne. Il tombait chez des races dégénérées, d'origine latine, et sa mentalité à demi-italienne s'accordait mieux avec la leur. Puis, le brigandage à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières de ces pays bâtards, sur la limite des pampas immenses, les coups de fortune hasardeux qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent ses instincts d'aventurier. Mais, ce qui acheva de le démoraliser, ce fut le jeu. On ne se doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle on manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro, de Montevideo ou de Buenos-Ayres, ni des scènes de lucre et de sang qui surviennent parmi ces milieux louches et cosmopolites, où passe l'écume des deux mondes, et où la police locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie pas de mettre le nez.