—«Mais, messieurs... C'est un accident... Comment pouvez-vous croire?... Je suis prêt à recommencer le coup.»
Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint:
—«Voyons, messieurs, pas de violences... C'est indigne de gentlemen tels que vous. La présence d'une double carte dans un jeu peut parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana vous donnera satisfaction en s'abstenant de revenir.»
Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent peut-être moins bien abouti si tous les hommes qui se trouvaient là eussent eu la conscience et les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient filé, ne se souciant pas d'éclaircissements où la police devait intervenir. D'autres se disaient qu'ils passeraient un mauvais quart d'heure chez eux si leurs noms apparaissaient dans cette affaire. Les plus honnêtes, ceux qui avaient le droit de crier plus haut, étaient en même temps les moins empressés à figurer dans une histoire de ce genre. Les plus tarés se demandaient où ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana se trouva bientôt sans plus d'encombre sur l'escalier, poussé par le gérant, qui lui glissait son émeraude dans la main, en lui conseillant de ne jamais revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient les valets de pied en culotte de panne.
Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit les boulevards et l'avenue de l'Opéra. Malgré l'heure tardive, il y avait encore des flâneurs aux terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait de charme. Le joueur malheureux s'en détourna, comme en une fuite, et courut se réfugier chez lui, dans son petit appartement luxueux de la rue Saint-Augustin.
Sa chambre apparut, quand il eut tourné le commutateur, avec les chatoiements de soies pâles, les scintillements d'étroits carreaux multiples et les lignes serpentines du modern-style.
Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il posa sur une table.
C'était une boîte en acier solide et pesante, dont les parois externes, jadis vernies et ornées de peintures, montraient des plaies rougeâtres de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait retirée du souterrain, Michel se plaisait à contempler et à manier cette cassette. Que de plaisirs en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce à elle, il avait, pendant une année et demie, vécu la vie triomphante et joyeuse que le destin devait, pensait-il, à un descendant d'une des plus aristocratiques familles de France. Lui, qui avait dans ses veines le sang des Solgrès, et sur sa face, dans ses membres fins, l'élégance et la grâce italiennes, quel viveur magnifique il aurait fait s'il eût été reconnu légalement par sa mère! Elle en avait eu l'intention. Ce n'est pas elle qui l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient trouvées plus fortes que cette volonté de femme. Michel le savait, par les plus irréfutables preuves. Aussi cette mère, dont le nom remplissait d'orgueil, cette Armande, marquise de Malboise, qui l'avait porté dans son sein, qui l'avait chéri à en perdre la raison et à en mourir, elle rayonnait bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à fait avilie, de l'aventurier.
Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel d'Occana était un homme qu'aucune croyance, aucun respect, aucune tendresse n'arrêtaient dans l'assouvissement de ses passions. Toutefois un sentiment exalté et pur fleurissait en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, des vanités, des haines et des vices. C'était le culte voué à la mémoire de sa mère, depuis qu'il avait appris par Louise de quel amour et à travers quels tourments la malheureuse l'avait aimé.
En ce moment même, tandis que ses doigts palpaient, en l'ouvrant, le coffret d'acier, il éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. Il souleva le couvercle. L'intérieur, capitonné de velours bleu, apparut. Quel espoir insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la cassette était vide. Cependant il en tâta tous les recoins, dans l'idée de trouver peut-être encore un dernier vestige de ces admirables joyaux, vendus les uns après les autres. Pas une parcelle d'or ou de pierreries ne restait. Michel souleva la doublure du fond. Un papier se cachait entre le capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour la centième fois.