«Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard, mon domaine de Solgrès avec toutes ses dépendances, et je désire qu'il en porte le nom.»
Signé: «Armande,
«marquise de Malboise.»
«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, maître d'un des plus beaux châteaux de France!» se dit le fils du volontaire italien. «Ah! marquis de Malboise, tortureur de femmes, tueur d'enfants, voleur d'héritages, notre compte n'est pas encore réglé!... Vous avez de la chance que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait absorbé pendant dix-huit mois. Mais maintenant que je n'ai plus rien, je vous conseille de prendre garde à vous!...»
Avec un geste de rage, le jeune homme jeta au fond de la cassette la ferronnière ornée d'une émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, fait fondre à tenter la chance des cartes, des courses, ou laissé aux mains des courtisanes coûteuses, pour connaître, lui, le paria, la saveur des caprices princiers.
Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels qu'il n'eût pas vendu? Tandis que, pour se coucher, il ôtait les boutons de sa chemise, quelque chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement du plastron. C'était, à une petite chaîne de façon ancienne, un médaillon en or, un simple médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, avant de s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit ce médaillon, et considéra un instant le portrait de femme qu'il contenait:
«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de Solgrès, marquise de Malboise...»
Il prolongea la pompe des syllabes avec un orgueil attendri. Puis il prononça encore à voix haute: «Votre fils a une âme indomptée comme la vôtre. Seulement vous étiez femme... la société vous a vaincue. Lui, il est un homme... Et il n'a pas dit son dernier mot...»
Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait entendu ce fils tant chéri confondre sa révolte d'amante et de mère avec la rébellion de l'égoïsme et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes ne virent pas du moins cette suprême misère.
Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, les jeunes filles et les matrones n'avaient de regards et de sourires que pour un valseur charmant qu'on disait étranger, riche et de noble origine. Michel, persuadé que les chevaux et les cartes ne lui rendraient pas la petite fortune qu'ils lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir par ceux de milieux honnêtes. Cette plage familiale d'Houlgate lui semblait le champ favorable à ses nouveaux exercices. Dès les premiers quadrilles au Casino, après les faciles présentations toujours obtenues par un voisin d'hôtel, le jeune homme, ne connaissant du monde que les bas-fonds des républiques sud-américaines et les régions galantes de Paris, eut la stupeur de constater qu'il recevait, de la part de correctes bourgeoises, des avances aussi claires que jadis de ses compagnes de plaisir. Seulement, ici, c'était pour le bon motif. C'était l'invite au mariage, faite par les candides flirteuses de vingt ans et par les avisées mamans de quarante-cinq.
Les entreprises conjugales ne se bornaient pas aux escarmouches du Casino. Bientôt M. d'Occana, «ce jeune homme si distingué», reçut des invitations pour les parties de tennis, les five o'clock ou les sauteries dans les villas particulières. Il accepta tout, et se rendit compte que, s'il demandait la main d'une de ses danseuses, n'importe laquelle, il aurait la presque certitude qu'on lui dirait: «oui». «Oui» avant les premiers renseignements. Mais après?... Michel d'Occana n'offrait aucune surface, à peine une personnalité authentique,—et encore... grâce à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce qui lui restait sur la vente de l'émeraude, de quoi payer la bague de fiançailles.