Le premier acte était facile à jouer, mais aller jusqu'au dénouement lui parut peu commode. Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu sur une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et qu'il sut rendre éprise de lui au delà de toute clairvoyance, de toute guérison.
Cette jeune fille possédait une petite dot, et surtout des espérances, car elle hériterait certainement d'un oncle qui l'avait élevée. L'opposition invincible de l'oncle au mariage de Denise avec un si beau garçon, d'origine et d'avenir si troubles, fit hésiter celui-ci. Mais il se trouvait à bout de ressources.
Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait tout, c'était se tirer momentanément d'affaire, grâce aux quelques milliers de francs de la dot, et dans la certitude des merveilleux hasards toujours attendus par le déclassé.
Michel se considérait comme le créancier du destin. Et il y avait un homme qui portait le poids de la dette: c'était le marquis de Malboise. Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter envers lui, ce bandit titré et puissant, qui se carrait sur le domaine volé, dans la magnifique demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas facile. Le plan devait être médité à loisir, exécuté avec prudence.
Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux cent cinquante à trois cent mille francs que représentait le contenu de la cassette, le désir de jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité de ses vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait enfiévré d'appétits et de curiosité, lui avait ôté la faculté de méditation nécessaire pour combiner la revanche. Il avait du temps, de l'argent devant lui, pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre par une démarche mal combinée. Folie surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de délices qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps séchées par toutes les soifs et crispées par toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des revendeurs les bijoux du coffret. Pour suspendre la fuite rapide de son trésor, Michel avait eu recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, avec des ressauts et des retours qui l'avaient rendue plus affolante. Jusqu'au soir où, hanté par les suggestions perverses des bouges d'outre-océan corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, en prenant l'émeraude, le fond de la cassette vide, Michel avait triché et s'était fait surprendre.
Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus qu'un nouveau répit, si court soit-il, pour dresser le piège où saisir cet atroce Malboise, et lui faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce répit, l'aventurier épousa Denise Rouval, non sans l'espoir que son art de séduction capterait l'oncle, l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant plus brutalement que l'oncle de Mme d'Occana mourut peu après, en pleine ébullition de colère contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.
Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa les pires prévisions du vieillard. Non qu'elle souffrît d'immédiats mauvais traitements, matériels ou moraux. Michel entendait trop la volupté de la vie pour provoquer dans le cercle de ses perceptions la disgrâce des larmes, la rancœur des querelles, le hérissement hostile des délicatesses blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il la maltraitât directement, car du moins elle l'eût pris en haine et se fût réjouie de ce qui le séparait d'elle. Mais il ne se départit jamais à son égard de la grâce câline qui enivrait la malheureuse en sa présence et la torturait de regret lorsqu'il n'était pas là.
Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil logis de la lune de miel ne tarda pas à s'échanger contre un étroit appartement dénudé, puis contre une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un reproche à l'adresse de l'homme paresseux et léger, à qui la paternité même n'inspirait pas un effort. Elle acceptait la misère auprès de lui. Elle aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les atteintes à leur fils—un petit être beau comme son père et qu'elle avait nommé du même prénom que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint. Michel disparut pendant des semaines, puis pendant des mois... Et si, de temps à autre, il envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, pour des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui tenait un peu au cœur. Cet homme gardait le sentiment de la race, si dominateur dans son ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait oublier qu'il avait un enfant. Et comme ce fils était son image, il goûtait un plaisir fier à venir le contempler quelquefois. Quant à sa femme, qu'il n'avait pas aimée un instant, le malheur de cette infortunée était d'autant plus irrémédiable que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude, l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle la tendresse insensée qui, malgré tous les avertissements, la jeta naguère entre ses bras.
Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. Parfois, du triste quartier Mouffetard où elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce qui pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se dirigeait vers le lointain Montmartre, son petit garçon suspendu à son épaule. La course était longue avec ce cher fardeau. Quand le courage lui manquait pour marcher, elle escomptait son dîner en montant sur l'impériale d'un omnibus.
Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble maison nichée parmi la verdure d'un jardinet sauvage, elle trouvait une créature aussi isolée qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne s'expliquait pas, partageait la folie de son cœur. «C'est ma nourrice,» avait dit à sa femme M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise Nobert. Jamais la vieille paysanne n'en dévoila davantage à la nouvelle venue qui pénétrait dans sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha bien vite, toutes deux brûlant du même culte pour l'être idolâtré, dont elles souffraient toutes deux. Aucune intimité, aucune mise en commun de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les lèvres flétries. La confidente de la mère morte garda le secret du fils vivant. Sans doute il lui interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme rustique et tenace, mise à l'épreuve si longtemps, avait pris le pli du mystère. Elle ne se laissa pas déchiffrer.