Denise renonça bien vite aux interrogations inutiles. N'était-ce pas assez pour elle, dévorée d'une double passion,—son mari, son fils,—de rencontrer une âme féminine uniquement dévouée aux mêmes êtres? Car Louise adorait le petit Michel, tellement semblable au nourrisson à qui jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité en deuil, dans une ferveur de pitié, de respect, qui le sacrait à la fois son maître et son enfant.

C'était pour la femme âgée comme pour la jeune femme, de douces heures, celles où le bébé jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin. Les yeux de la première se fixaient parfois sur les feuillages, desséchés trop tôt par l'haleine de Paris et cendrés de poussière. Les prunelles fanées reflétaient alors un rêve lointain, que Denise essayait vainement de deviner. C'était, au delà des piètres arbres, les somptueux ombrages de Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande, la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce petit qui s'amusait là, sur le sable.

—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis, craignant que sa mélancolie n'évoquât l'énigme, elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant j'ai quelque chose de bon à lui donner, quand il aura faim, tout à l'heure.

—Ce n'est pas bien de faire des folies pour ce petit gourmand, maman Louison,» protestait faiblement Denise.

Au fond, sans juger la vieille femme, elle la croyait avare. Car, au début de leur mariage, Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui représentait comme vivant fort à l'aise d'une pension viagère, servie par des gens riches qui l'avaient eue jadis à leur service.

—«Tes parents?» demanda Denise.

—«Tu sais bien que tous mes parents sont morts,» fut la réponse, accompagnée d'un regard sardonique, glacial, comme toujours quand elle risquait une allusion aux sujets interdits.

«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont trop vu le côté dur de la vie,» pensait Denise. «Elle craint de manquer un jour. Peut-être, en effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs venaient à disparaître. En prévision, elle doit se faire une réserve. Pour cela, elle se prive de tout.»

La paysanne se privait maintenant, en effet, avec des robes trop rapiécées en été, trop minces en hiver, plus jamais de vin dans le buffet, et, souvent, par les jours froids, pas de feu dans la cheminée.

«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie de cœur,» se disait encore Mme d'Occana. «Se rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un avenir douteux: quelle inconséquence! Mais c'est un raisonnement qu'on ne peut pas lui tenir.»