Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt après le rude visiteur de la veille. Dans la nuit, une réflexion toute naturelle, mais un peu tardive, l'avait frappé, «Quand le marquis de Malboise aura lu ma lettre, son premier mouvement sera d'aller questionner Louise Nobert. Il faut que je la mette sur ses gardes, que je lui fasse la leçon.» Une hâte le prit de préparer la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y prendre plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de faire partir sa lettre. Cependant il ne pouvait se figurer que, déjà, cette négligence était irréparable. La séance de la Chambre avait duré jusqu'à six heures. Par les journaux, qui commentaient discrètement la singulière attitude de M. de Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné les heures suivantes à une méditation dont on pouvait imaginer la profondeur. Un homme de sa force, en présence d'une si redoutable surprise du destin, n'agirait pas à la légère.

Michel éprouvait donc une simple trépidation plutôt qu'une anxiété précise lorsqu'il traversa le jardin de la rue Durantin, à une heure très matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette devant la porte étroite. Nulle réponse, nul bruit dans l'intérieur.

—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!»

Cela l'étonnait chez une personne attachée à ses habitudes rustiques.

Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. Alors il descendit, tourna dans le jardin, puis, à bout de patience, lança un caillou dans les carreaux, appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage s'émut. Nul ne pensa que Mme Nobert avait pu sortir si tôt. On se décida à quérir un serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur son lit, où elle avait pu se traîner entre deux syncopes. Elle respirait à peine, n'avait plus la force de parler, semblait ne reconnaître personne, indifférente aux soins qu'on lui donna aussitôt comme aux éclaircissements qu'on essaya de tirer d'elle.

On alla chercher un médecin, qui pratiqua une piqûre d'éther. A la faveur de cette piqûre, la malade sembla revenir à elle.

Comme elle recouvrait un peu de lucidité, elle promena son regard éteint autour de la chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait vers le sien. A ce moment, tous deux étaient seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient rendus à leurs occupations. Le médecin, voyant ses soins à peu près inutiles, ne s'était pas attardé.

—«Mon enfant...» murmura-t-elle.

Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui ne venaient pas. Michel se pencha davantage et demanda précipitamment:

—«Est-ce qu'il est venu?...