Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes, lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis, escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête.
L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté depuis lors. Les modifications de l'âge, la moustache dissimulant la lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur, comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de la Chambre,—lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées dans l'âme comme autant de griffes acérées.
L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle.
Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne jamais reconnaître Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde. En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et se disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.
—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous dire?
—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» dit Pascal, d'une voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle.
—«Vraiment?...» fit l'autre.
Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné.
—«Qui donc êtes-vous?»
Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il n'avait pas d'arme—ne pouvant compter comme tel le stick de cheval qu'il tenait à la main.