Le contrat du marquis de Malboise avec Mlle d'Ambarès fut signé suivant le rite mondain, et non sans l'éclat tout particulier d'un événement de cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet, le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que comme des hôtes passagers.
On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu, Hugues d'Ambarès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans humiliation.
La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans ses biens à l'époque de la Révolution. Des efforts maladroits pour les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le désastre. Si le père de Régine conservait l'hôtel de la rue de Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs princières, qui remontaient à l'un des règnes de la première moitié du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce prince à celle qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la suite confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle, blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule du prince-prétendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce, devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'affaire, de compromettre irréparablement le nom qu'il portait.
Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine, et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée, n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial.
Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été, et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux, redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une ombre perpétuelle.
Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...
Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant les plus délicates fantaisies du modern-style, agencer toutes les ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente.
Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. Non pas que rien fût à modifier dans les belles lignes de l'édifice, ni dans les majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages, qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable, indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds. Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans.
Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand il arriva du côté nord, dans la région vallonnée et boisée, où, précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis, et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable.