—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande, qui mit dans ce mot toute la rage meurtrière de l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût passé peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu quelque arme.
—«Vous auriez tort,» riposta le marquis.
Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait à la furie de son agresseur. Il répéta:
—«Vous auriez grand tort. Car ma mort vous causerait sans profit des risques sérieux. Tandis que, je vous le répète, je ne demande qu'à vous obliger, si vous acceptez de moi quelques secours, non comme une restitution, mais comme...»
Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment:
—«Des secours!... des secours... de vous!... Mais mon sang est aussi noble que le vôtre... Je suis un Solgrès, moi! Sans vous, je porterais ce nom et je posséderais mon héritage. Vous avez essayé de m'assassiner, vous m'avez volé mon patrimoine... Et vous m'offrez des secours!... Ah! je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez fait rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement dévelouté mes scrupules. J'ai pillé des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à vider les poches d'un ponte mort un peu trop subitement dans un tripot de Buenos-Ayres, j'ai triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je pire demain. Mais accepter de vous un secours!!...
—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal.
—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,» fit le jeune homme, interloqué par ce sang-froid.
—«Prenez garde que je ne réfléchisse au meilleur moyen de vous mettre en relation avec la police, pour chantage, faux nom, menace de mort, et cætera sans compter vos aimables confidences de tout à l'heure, dont il doit rester quelques traces là d'où vous venez,» débita le lutteur parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur à la Chambre.
Il se considérait comme le maître du terrain. Sa lucidité lui revenait, avec la mortification d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à essuyer les invectives, les éclaboussements de fange, les imputations anonymes, les promesses de voies de fait, prendre une minute en considération des procédés dont la gravité ne vient jamais que de leur donner prise. Il lui avait fallu le saisissement inouï de la rencontre, l'aspect hallucinant de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses, les tragiques évocations, pour que, vieux routier des luttes électorales, il se départît de la première vertu parlementaire, qui est de subir sans sourciller les pires outrages et les pires menaces. Si particulier que fût ici le cas, la règle générale ne s'y appliquait pas moins infailliblement, comme l'attestait l'air déconcerté du maître chanteur.