A mesure que Lina de Cardeville avançait dans sa lecture, son visage se contractait de fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses, qu'elle écrasait d'un battement de cils, s'amassaient dans ses yeux. Quand elle eut fini, elle bouscula les coussins de sa chaise longue, puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit jusqu'à mettre en lambeaux l'étoffe délicate du plus proche. Elle rugissait en même temps de sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas de l'Épée-de-Bois, dans son lointain quartier Mouffetard, plutôt que les lambris modern-style de son merveilleux cabinet de toilette.
—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle tout haut. «La mondaine dans son milieu...» comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes sous ce nom-là) en veut à tes relations plutôt qu'à ta personne. Elle doit être chouette, ta personne!... Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... Monsieur ne songe plus qu'à se pavaner dans la belle société. C'est sa marotte depuis quelque temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans un vrai salon. Il jouera la passion pour celle qui l'y introduira, et toutes les poupées qu'il verra là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que la bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce qu'on lui lâchera le coude!... Ah! non, ce n'est rien de le dire.»
A ce moment, comme un léger coup tambourina contre une porte, la jeune femme interrompit son monologue pour hurler:
—«Qu'on me fiche la paix!...»
Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla, et la femme de chambre, avançant la tête, prononça timidement:
—«Madame... C'est monsieur le comte.»
Lina lança plus fort:
—«C'vieux noceur-là!...»
Un signe effaré de la camériste l'avertit que le visiteur s'était insinué à sa suite et pouvait entendre.
—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?» reprit la demi-mondaine sans baisser la voix, «Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez de la vie où il m'a lancée! Ah! ouiche!... C'est gai, une existence où on est esclave de son luxe et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le droit de pleurer d'une peine de cœur sans qu'il vous arrive du papier timbré. Parce que je n'ai pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis deux ou trois semaines, me voilà au bout de mon rouleau, et les créanciers s'amènent. Eh bien, qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je m'en moque!... »