XIV
DOUBLE MASQUE
Comme Régine de Malboise l'avait expliqué à son cousin Hugues, l'admirable domaine de Solgrès était devenu la propriété de ses amis les pauvres. La jeune marquise l'avait consacré à une fondation perpétuelle, dont les frais d'entretien étaient couverts par une rente considérable. Les trois quarts de la fortune laissée par son mari—dont elle avait accepté le nom contre son gré, et dont la mort tragique l'opprimait de son mystère, tout en la libérant,—constituaient les revenus du sanatorium populaire de Solgrès. L'autre quart était consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé en Cercle Fraternel, et installé dans une belle construction neuve. Ceux qui le fréquentaient, enfants et adultes, savaient bien que si Mme de Malboise les décourageait d'espérer l'aumône, qui humilie, elle avait toutes sortes d'ingénieux moyens pour les préserver des privations. Il y avait des primes et des prix pour les travailleurs, pour ceux qui formaient des ligues anti-alcooliques et amenaient des recrues. Puis, c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, que la marquise subventionnait largement, un salaire maternel alloué aux mères qui nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes divers pour faire tomber l'argent du riche dans l'escarcelle du pauvre, tout en obtenant de celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement moral ou matériel. Inutile d'ajouter que dans les cas où le secours immédiat et direct s'imposait à son ardente charité, Régine de Malboise ouvrait une main généreuse.
Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard y promenait le miracle. L'espoir, la joie, le courage, soufflaient sur ce coin de misère, surtout depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, la perspective enchantée de Solgrès, l'asile de fraîcheur, de repos, de splendeur verdoyante, où la faiblesse, la vieillesse, la maladie, devenaient presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient droit de seigneurie.
Denise d'Occana était la régente de ce paradis dolent et charmant. Mais chaque cité construite dans l'immense parc, pouponnière, hospice, refuges de convalescents, d'infirmes, de vieillards, avait son directeur particulier.
Régine s'abstenait de visiter l'établissement merveilleux qu'elle avait créé. Solgrès demeurait pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité. Ses intendants venaient à Paris lui rendre compte de tout. Parfois son amie, Claire Varouze, se faisait sa messagère auprès des protégés qui voulaient communiquer avec leur bienfaitrice.
Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. Il lui semblait que cette jeune femme, si malheureuse dans son ménage désuni, assoiffée d'émotions sentimentales, dévorée d'imagination, les nerfs et le cœur malades, revenait apaisée de ces visites. Pour avoir contemplé d'humbles souffrances et participé à leur soulagement, pour avoir vu de bien modestes joies susciter d'infinies gratitudes, l'épouse meurtrie, dédaignée, rapportait un sourire moins amer et moins de fièvre dans ses yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants et brillants, où flottait un songe fou.