Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, cette autre blessée de la vie conjugale, qui maintenant pouvait se croire abandonnée pour toujours, car depuis longtemps son beau Michel ne lui était pas revenu de la vie aventureuse où il se plaisait loin d'elle. La directrice de Solgrès se consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité de sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre Michel, le fils chéri, qu'elle se réjouissait de voir grandir en plein air, dans cette campagne merveilleuse, parmi la beauté des choses et la bonté des âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature s'unissait à la splendeur de la charité.
L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, ses larges yeux de velours, ses boucles sombres, faisait la joie de la colonie de Solgrès. Protégé contre tout mal par l'affection universelle, il circulait librement dans le parc, ne considérant comme domaine interdit qu'un bâtiment très écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, c'était une partie restée sauvage, un coin de forêt accidenté, raviné, qui, tout au fond, près du mur de clôture, se confondait presque avec les futaies du dehors. Son indépendance enfantine exultait, comme en quelque région déserte et lointaine dont il se figurait être le Robinson Crusoé.
Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait dans sa chère solitude, il lui arriva quelque chose d'extraordinaire.
Descendu dans un fossé très broussailleux, il faisait la cueillette des mûres. Là, dans le fouillis des ronces énormes, elles étaient plus abondantes et plus grosses que partout ailleurs. Michel en remplissait une petite brouette, soigneusement tapissée de feuillage. Il s'animait, rouge d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, qu'il allait voiturer fièrement tout à l'heure à travers l'admiration des foules, jusqu'à la grande maison où sa mère s'extasierait. Avec son joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, où les cheveux bouclés s'emmêlaient, et parmi l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un jeune Bacchus.
A un moment donné, il se trouvait si hardiment juché sur un escarpement, et si bien retenu par l'agrippement des ronces, qu'il ne savait plus trop comment redescendre au fond du ravin et regagner le sentier qui en sortait.
Et ce fut alors que survint la chose fantastique.
En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, la muraille de terre parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement des plantes grimpantes. Un pan carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant une cavité noire... Puis dans l'embrasure béante, une silhouette d'homme surgit.
Toute grande personne, à la place de cet enfant, eût éprouvé en cette conjoncture, un saisissement des plus désagréables. Michel eut peur. Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, où les contes de fées représentaient la réalité de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié de voir sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout en cette retraite de sauvagerie délicieuse, que son imagination transformait en royaumes enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon génie, celui qui survenait là, d'une physionomie si séduisante et si grave.
L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de la caverne, explora les alentours d'un regard circonspect. Toutefois il n'aperçut pas d'abord l'enfant, immobile de stupeur sous un rideau de verdure. Il referma à clef derrière lui ce qui était bien une porte, malgré l'aspect terreux et rouillé qui la confondait avec le talus environnant. Et ce fut alors que, se tournant, il distingua le petit visage effaré, les yeux noirs braqués sur lui avec plus de curiosité que de frayeur.