—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. Cela t'ennuie que j'aille téléphoner à madame Régine.»
Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras de s'adresser à la marquise, dans le cas délicat qui survenait, se fit sentir davantage quand elle entendit vibrer au récepteur la voix si douce, mais si ferme, à laquelle on ne résistait pas.
Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait la joie grisante où la jetait d'habitude le retour de son mari? Une autre pensée se glissait en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci, comme coupable. En imagination, elle suivait son enfant, son petit Michel, courant accomplir sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait à la forge. Il criait, avec sa hardiesse de petit homme qui se sait le bienvenu, sûr d'accorder une faveur en réclamant quelque chose:
—«Monsieur Montier, je viens vous demander le Petit Journal?
—Pour votre maman?» faisait l'homme au visage de loyauté, l'être soumis et fort dont elle avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété grave.
—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui est revenu.»
Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, cette physionomie de guerrier gaulois, enfantine et rude. Et elle avait un pincement au cœur de la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.
—«Tiens, mon mignon, voilà le Petit Journal.»
Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à la fournaise, se brûlant l'âme à l'impossible amour. Pauvre Montier!...
Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui d'une pitié si compréhensive, si lancinante, qu'elle s'en étonnait, s'en voulait presque?...