Cependant l'accent de Régine au téléphone changeait. Une froideur perçait dans ses paroles. Elle ne refusait pas à M. d'Occana l'hospitalité dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait être que passagère. A aucun titre, elle n'accepterait dans sa grande famille, où chacun accomplissait un devoir, celui qui n'avait pas compris le devoir dans sa petite famille, à lui.

Denise ne répéta pas textuellement ces paroles à celui qu'elles intéressaient. Elle les lui laissa deviner.

—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement son mari. «Je n'abuserai pas de sa bonne grâce, à ta marquise. Mon intention est de partir à l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu... quelques jours... Tiens,» ajouta-t-il encore avec un ricanement bizarre, «le temps de laisser pousser ma barbe. Et je ne serai pas gênant.»

En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on la présence de ce nouvel hôte. Silencieux, ne s'occupant de rien, ne parlant à personne, il s'enfermait dans sa chambre ou s'enfonçait dans les retraites les plus solitaires du parc. D'interminables réflexions semblaient l'occuper, surtout quand il parcourait les allées du domaine, ou s'arrêtait pour contempler de loin la masse imposante du château. Son petit garçon le distrayait seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. Cependant, l'enfant même s'écarta de lui, quand il l'eut rudoyé parce que Michel lui demandait qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât «le trésor».

Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, vraiment il n'aurait pu choisir un asile plus calme, plus sûr, que ce séjour d'exception, consacré par la bonté humaine, abrité par la magnificence de la nature.

Un matin, il dit à sa femme:

—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez longue? En la taillant ainsi, en pointe, cela m'irait bien, n'est-ce pas?

—Je t'aimais mieux avec les moustaches seules,» observa Denise.