«Je lui demandai, fort surprise, quel service il attendait de moi, supérieur à la discrétion d'où dépendait son salut. Il eut un mouvement découragé, comme pour avouer à quel point, de toutes façons, ce salut était compromis. Puis il reprit:

—«Quoi qu'il arrive, madame, et par quelque issue que je sorte de cette vie infernale, j'ai résolu ceci: c'est que nul au monde ne connaîtra ma véritable personnalité. Depuis la minute où vous êtes entrée ici, j'ajoute en moi-même: hormis vous, madame la marquise de Malboise. Oui, dès que j'ai entendu votre nom...—Et vous allez comprendre ce qu'il représente pour moi... ce nom...—j'ai songé à vous confier mon secret. C'est le meilleur moyen de le rendre inaccessible aux autres... inaccessible à cette société infâme, qui va me condamner, m'exécuter ignominieusement peut-être, et dont l'hypocrisie est cause de ma ruine.

—«Si vous avez commis des crimes, Almado, en quoi la société en serait-elle cause?...

—«Ce sont ses préjugés atroces,» me répondit-il, «qui m'ont privé du nom et de l'héritage auxquels j'avais droit, qui ont permis à un misérable de martyriser ma mère et de me supprimer impunément. Sa tentative pour m'assassiner, moi, pauvre enfant sans défense, a échoué... par un miracle!... Mais il m'a tué moralement, il a détruit mon existence normale, il m'a précipité dans un abîme de misère et de vice. Puis, en faisant croire à ma mort, il m'a dépouillé des biens immenses que ma mère me léguait par son testament...»

«Almado énumérait avec un accent de vérité extraordinaire ces circonstances invraisemblables. Déjà je n'échappais plus à la singulière pénétration de sa parole, à je ne sais quelle force lumineuse qui ressortait de ses moindres mots et in enveloppait comme d'une atmosphère de vérité. Mais surtout j'étais impressionnée par la façon dont ce criminel parlait de sa mère. Sa voix sombrait sur ce mot, se faisait profonde et attendrie, comme imprégnée d'une ferveur religieuse. Je ne l'interrompais pas. Il continua:

—«J'ai sur moi, madame, et tellement bien encastrés dans l'épaisseur d'une doublure qu'on ne m'en a pas dépouillé, le portrait de ma mère et son testament. Si vous n'aviez pas eu la pensée sublime de venir me trouver pour vous adresser à ma générosité, à ce qui me reste d'honneur, j'eusse anéanti ces reliques, je les eusse déchirées de mes dents, j'en eusse avalé les miettes, pour sauver d'un scandale infâme le nom de celle qui me mit au monde pour son humiliation et pour son malheur, et qui pourtant m'aima... qui m'aima!... qui m'eût reconnu hautement, noblement, si...»

«Almado s'arrêta, la voix brisée. Il cacha sa tête dans ses mains, qu'alourdissaient les menottes. Je le laissai sécher les pleurs qu'il essayait de me dérober.

«Quand il reprit son calme,—un calme farouche,—il n'ajouta pas un mot. Mais il se mit en devoir de défaire quelque chose à l'intérieur de sa jaquette. Les menottes le gênaient. Je lui prêtai un canif en or, qui pendait à ma trousse de ceinture, et que le juge d'instruction ne m'avait pas enlevé,—par égard, ou par distraction. Grâce à ce petit instrument, Almado vint assez vite à bout de sa besogne. Un instant après, il retirait de la couture ouverte un papier et un médaillon. Ces objets, protégés par la toile raide du revers, n'avaient pas révélé leur présence quand on fouilla le prévenu.

«Almado me dit alors: