Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait de dégoût et de haine devant cet étalage de brutalité soldatesque. Surtout elle s'hypnotisait d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa face empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles vacillantes entre les paupières alourdies, sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus d'un cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de son ventre sous l'uniforme entr'ouvert. Elle était venue jusqu'ici à l'appel de cet homme-là! Était-ce possible?... Pour son mari!... Mais son mari, son Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle avait eu l'idée de cette soumission monstrueuse, elle, la Louison, qui portait aux profondeurs de son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, de celui qui, peut-être, mourait à cette heure par le fait même d'hommes tels que celui-ci, vêtus de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont elle voyait luire la forme agressive et abhorrée!... Elle eut un cri étouffé, s'ébroua toute, comme pour secouer une effroyable souillure, et se détournant, courut, glissa ses pieds trempés dans ses sabots, puis s'enfuit dans la nuit, parmi la neige, en déroute, sous les pleurs des arbres, vers la petite maison où palpitaient, chauds encore, les baisers de son Lucien.
A ce moment, le colonel brandebourgeois disait à ses subalternes, dans le plus pur allemand:
—«Et maintenant, les enfants, vous allez me ficher la paix. J'attends la visite de la petite jardinière aux cheveux noirs. Une Française pure race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le diable sous la peau... C'est souple et vif comme une anguille... Depuis que je l'ai approchée cet après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. Allez vous promener où vous voudrez. Mais si vous la rencontrez, pas de blague, hein?... Elle est à moi... La part du chef... Et si elle crie un peu, tâchez de ne pas entendre.»
III
L'ARRÊT DU DESTIN
La blessure de Michel était suffisamment cicatrisée pour qu'il se remît en route. Et même ce garçon énergique n'eût pas attendu que la guérison fût aussi complète s'il n'avait eu la plus irrésistible des raisons pour reculer son départ. Maintenant que la neige avait fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, la communication devenait plus facile entre le souterrain et le château. Mlle de Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur par le bois. En un instant, elle traversait le parc, s'enfonçait dans le ravin broussailleux, découvrait parmi les ronces la porte de fer, si bien dissimulée sous une couche de terre et de plantes grimpantes... Elle mettait la clef dans la serrure... Jamais elle n'avait besoin de tourner le pène. Le battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un était là, toujours, à toute minute... A peine s'était-elle glissée dans l'ouverture, que deux bras aimants se refermaient autour d'elle... Et tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement les craintes, les hésitations, l'angoisse confuse, dont elle frissonnait tout à l'heure le long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du remords qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, sa nature inculte et droite, tenus à l'écart des subtilités sociales, ne pouvait concevoir qu'il y eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment aussi absolu que celui qui l'entraînait vers Michel. «Puisque je suis certaine d'être née pour l'aimer et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, le mensonge, la faute, consisteraient à me refuser à lui. Dussé-je subir plus tard la honte et les pires souffrances, je resterai fière d'avoir été choisie par la destinée pour être la récompense de son héroïsme, de son dévouement à la France.» Voilà comment raisonnait la jeune fille. L'enthousiasme et l'amour gonflaient son cœur ardent. Et comment n'aurait-elle pas adoré l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait d'une émotion si tendre quand il la tenait contre son cœur, et qui, depuis la première rencontre de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement pénétrée de reconnaissance!...
Le matin du jour où l'Italien devait partir, Mlle de Solgrès, en sortant du souterrain, vint trouver Louise Bellard.