Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, venait de tressaillir affreusement dans sa cachette au cri, lugubre comme un râle, qu'elle avait exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la porte vitrée. Il vit la scène odieuse... la sauvage agression du colosse en uniforme prussien contre cette martyre à face agonisante. Il s'élança... D'un coup de poing formidable, il fit lâcher prise à l'officier. Telle fut la soudaineté et la violence de l'attaque, que le gros homme tourna sur lui-même, chancela et s'abattit, tandis que Michel soutenait la Louison et la posait doucement sur un siège.
Une clameur furieuse accompagna la chute de l'Allemand. Dans son gosier de stentor un son incohérent éclata. Michel crut à une imprécation en entendant les syllabes gutturales:
—«Zur Hülfe!...»
Il allait bientôt voir que c'était un appel à l'aide.
Cependant un silence suivit. Car le colonel brandebourgeois, ayant donné du front contre le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui sur la table, se fendit le sourcil et demeura par terre dans une sorte d'étourdissement.
Il n'avait pas eu le temps de se relever que la porte extérieure s'ouvrit et que deux soldats parurent. Quand ils virent leur chef gisant avec le front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils lui destinaient aurait suffi à l'assommer. Mais l'étroitesse du lieu et la simultanéité de leur mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent leurs armes. Et ils n'avaient pas eu le temps de reprendre position, quand le colonel, se redressant, les arrêta d'un ordre bref.
Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa n'en valoir guère mieux, se félicita de cet instant de répit, car il eut la satisfaction de dire à l'officier allemand, d'un ton vibrant d'ironique dédain:
—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution. Vous postez vos soldats à la porte quand vous voulez faire violence à une femme. C'est pour vous une belle prouesse et pour eux un joli métier, colonel.»
Son air de persiflage hautain, son aisance, son admirable visage, indiquaient trop qu'il n'était pas l'hôte habituel de cette maison de garde. Le chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit pas longtemps le change. Tout en essuyant avec son mouchoir le sang de son éraflure, il observait l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. Le sarcasme insultant de l'Italien fit courir une pâleur sur sa face congestionnée, qui n'en devint ensuite que plus rouge.
—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de l'attrait d'une femme pour tendre des guet-apens, et vous attaquez les gens par derrière. C'est digne d'un Français et d'un espion,» ajouta-t-il, montrant ainsi que son oreille étrangère n'avait pas reconnu l'accent italien dans une langue qu'il estropiait lui-même.