Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. Et ceux-ci, qui, déjà, maintenaient Michel par les bras, se mirent en devoir de le fouiller.
Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, et aussi qu'une sixième personne compléta par sa présence la signification poignante d'une telle scène.
Armande de Solgrès entra.
Depuis une demi-heure, elle passait par toutes les transes. Ayant vu l'officier allemand sortir du château, suivi de ses deux hommes, à la minute où elle-même partait pour rejoindre Michel, la jeune fille s'était bien gardée de se rendre directement à la maison de garde. Mais, par un détour, elle avait pu gagner, sans être observée, une éminence qui dominait cette maison. Elle avait donc vu le colonel y entrer, laissant les deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle, torturée par la plus atroce inquiétude. Ce n'était point par lâcheté, mais par prudence pour lui, que la vaillante fille ne volait pas auprès de celui qu'elle aimait. Ne serait-ce pas l'accuser que de manifester leur entente? Ne risquait-elle pas de compromettre un système de défense inventé sous le coup de la surprise par l'ingénieux Italien ou par Louise, cette dévouée?
Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît, et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues. Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?... La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se faire prendre comme dans une souricière?
Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme. Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets, retournant les poches et palpant les doublures.
—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua elle-même.
Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux doigts à hauteur de visière.
—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.»
C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir que pour un motif supérieur.»