—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon opprobre?...»

Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.

Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour, qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si chaude de sympathie et de dévouement.

—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai, je vous soignerai... Personne que moi n'approchera de vous. Comment découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour l'autre?...

—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils prétendront que leurs prévisions se réalisent...

—Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes.

—C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans l'état de santé où elle est?... Pour aller où?...

—Une maman pardonne.

—Pas celle-là.

—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt.