—«C'est moi, la Louison...» chuchota-t-elle, comme on ne lui ouvrait pas tout de suite.

Une petite servante vint entre-bâiller la porte. C'était la fille d'un jardinier, qui, depuis l'occupation prussienne, formait toute la domesticité de ces dames.

—«Mademoiselle Armande?... Il me faut absolument lui parler.»

Une haute silhouette de femme glissa sous une portière, apparut dans la pénombre.

—«Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.»

—«Venez, mademoiselle... Écoutez-moi. Si vous saviez!...» insista Louise avec agitation.

—«Veille sur madame la comtesse, Francine,» dit Mlle de Solgrès en s'adressant à la fillette.

Refermant la porte avec précaution, elle fit un pas sur le palier:

—«Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles de mon père, de mon frère?...»

Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès, officier de zouaves, était parti d'Oran pour l'Alsace dès le début de la guerre. Son régiment avait donné à Wœrth. On avait des raisons de le croire prisonnier. Quant au comte, s'étant rendu à Paris dès les prévisions d'un siège, pour régler certaines affaires, mettre en sûreté des valeurs et des papiers de famille enfermés dans l'hôtel de la rue de Verneuil, il s'était trouvé, volontairement ou par imprudence, bloqué dans la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès et sa fille Armande n'avaient reçu aucun message ni de l'un ni de l'autre. La douleur et l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque toute nourriture depuis que les vainqueurs occupaient le château. Armande, au contraire, s'exaltait, brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait de se déguiser en homme, de partir, de faire le coup de fusil. Sans sa mère, couchée là, effondrée de désespoir, presque mourante, cette fille étrange eût accompli quelque folle action. C'était une grande créature sans grâce, presque masculine de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup par difficulté de la dompter. Toute la sollicitude des parents s'était concentrée sur leur fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de nature que sa sœur était terne et peu maniable. Comme celle-ci avait horreur de la ville, des réceptions et des études, plus d'une fois, durant son adolescence, on l'avait laissée l'hiver entier à Solgrès, seule avec une gouvernante qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille s'installait à Paris pour la saison mondaine et l'instruction de Louis au lycée. Pendant ce temps, Armande courait en sabots dans la neige, chassait au lapin dans le parc, allait manger des choux au lard chez les paysans, empruntait des poulains de ferme pour d'invraisemblables chevauchées à califourchon. Peu facile à marier malgré le beau nom et la fortune considérable des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa vingt-quatrième année.