—C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton supérieur et sardonique,» fit la comtesse, frappée par la justesse du raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était offert.
A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.
Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès fut informé qu'une circonstance des plus graves,—«plus grave,» écrivait sa femme, «que toutes les épreuves de cette année de désastres», réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut.
Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège,—dont il n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les nuits glaciales, comme un jeune homme,—venaient d'effacer les dernières traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front, autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux. Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son calme—contraste accentué par une réaction inconsciente des caractères l'un contre l'autre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait, sans que lui, ni elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme de toutes les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien, mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture, de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle. Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce cœur avait pu parler. Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix plus despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte: c'était celle de sa femme.
Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le pont qui traverse la Juine, devant la propriété. Il ne fallait pas que rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques, sortis respectueusement au-devant de leur maître.
Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation! Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y avoir de plus horribles sources, une amertume plus abominable et plus corrosive, à ces larmes d'une fille de vingt ans.
Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne l'embrasserait plus ainsi de longtemps,—peut-être jamais.
Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre de jeune fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que son appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre.
Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence, il commença ainsi: