—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une voix oppressée. «Mais, j'en ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur.
—Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on l'a toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens de cœur le conçoivent.
—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son devoir?...
—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que vous êtes une fille coupable, indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous avertis que la proclamation et la publication seront complètes. Vous quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement, comme vous l'avez mérité. Si l'on doit savoir, on saura. Mais on apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre généalogique.»
C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le chagrin, elle trembla.
—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le puis, je vous obéirai.
—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il convient. Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre n'a pas moins éprouvés.
—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia Armande, qui, malgré les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des heures qu'elle prévoyait si sombres.
—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous,» répliqua le comte, «et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette fille nous revienne.
—Comment cela, mon pè...?»