Mlle de Solgrès inclina la tête.

—«Les circonstances nous ont aidés,» reprit le vieux gentilhomme, «Ce fut une fatalité bien extraordinaire,—et que j'appellerais providentielle, s'il n'était sacrilège d'imaginer la Providence frappant un innocent au profit d'un bâtard,—celle qui fit mourir l'enfant de Louise pendant le voyage qui suivit la naissance de... l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement que j'honore, cette excellente créature eut aussitôt l'idée d'une substitution qui consolait un peu son chagrin maternel en assurant à jamais ton honneur et notre repos. Arrivée au chalet que nous lui avions acheté dans la montagne, elle tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait comme son fils, et qui passa pour tel. Rien depuis n'a jamais fait soupçonner à personne qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette courte et foudroyante maladie du petit Bellard, qui vous arrêta dans une auberge perdue. Car, après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle un enfant quitté à trois semaines d'un autre quitté à trois mois?...

—Je ne m'y tromperais pas,» dit Armande. «Il ressemble trop...

—Tais-toi, imprudente!...» s'écria le père, d'une voix terrible, quoique étouffée, «Veux-tu me faire repentir d'un excès de faiblesse?... Veux-tu que je renvoie ces gens à leurs montagnes?...

—Oh!...» gémit Armande.

—«Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais des réflexions pareilles te venir aux lèvres, ni même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait le type des Solgrès dans cet enfant. Peu importe qu'il soit le portrait d'un homme que nul n'a vu dans ce château. Car...—et c'est une des affirmations que je veux obtenir encore de toi, solennellement, ce soir...—tu me jures que personne de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a eu connaissance du séjour ici de Michel Occana, que personne n'a vu ses traits?...

—Personne de nos compatriotes,» répondit Mlle de Solgrès d'une voix qui ne tremblait pas, bien que toute couleur eût quitté son visage. «Il fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux eux-mêmes, sans que j'aie découvert l'endroit, malgré mes recherches, après ma maladie.»

Le comte reprit avec une certaine douceur:

—«Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en est jeté. L'enfant que Louise Bellard élève est le sien, même légalement, puisqu'il remplace celui qui fut inscrit sur les registres civils d'Étréchy sous le nom d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église, où il a été baptisé comme ton filleul. Sur ton désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par un caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant que ce nom d'Armand ne résonne pas trop souvent, n'éveille pas des analogies. Le véritable Armand Bellard repose dans un petit cimetière de Suisse, sous une pierre anonyme. Et le beau-père même du vivant ne doute pas que l'enfant qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui naquit ici, dans la maison où il demeure. Tout est donc bien. Et maintenant, Armande, écoute ce que je vais te dire. Cette vérité légale, cette vérité apparente, cette vérité nécessaire, elle est désormais pour nous la vérité absolue. Si l'enfant peut vivre et grandir sur ce domaine, c'est parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends bien?... A partir de ce jour, il n'y aura plus, pour ta mère et pour moi, pour Louise,—dont nous sommes sûrs,—aucune autre réalité... Pas même dans nos pensées les plus secrètes. Il faut que, pour toi, il en soit de même. Tu as le droit de t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la mesure où tu le ferais pour un filleul,—pas autrement. C'est beaucoup, étant donnée la situation. Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir par la moindre inconséquence.»

Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse.