Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence d'inertie, devenu son refuge. Mais nulle barrière de volonté ne suffirait dans la crise actuelle. Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, ce domaine admirable, si riche en bois, en chasses, en prairies, qu'il suffisait à son propre entretien et donnait encore des revenus. Ce château, l'un des plus beaux de France, avec sa tour féodale, rattachée par une combinaison si heureuse au corps de logis du temps de Louis XIII. Ce Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal souffrait, en y entrant, de se dire: «Je suis chez ma femme», et qu'il ne s'était consolé du testament de son beau-père que par l'espoir assuré d'une donation, ou tout au moins d'un legs consenti par Armande.

Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée de menace.

—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?» demanda-t-il.

—«Le laisser à qui bon me semble.»

Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage naturel de cette femme, et cette ardeur jalouse de lionne prête à mourir là où coula le sang du mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à mourir de douleur furieuse et pour leur barrer la voie vers son lionceau et vers son repaire. Solgrès à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... Solgrès où vivait son enfant!... Jamais!... Jamais!... Jamais!... Ces deux syllabes, elle se les répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui éclatait dans ses yeux, leur irréductible décision qui faisait palpiter ses narines, trembler ses lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal.

Un éclair de violence redoutable avait passé sur les traits du marquis. Mais il se contint, et ce fut d'une voix presque mesurée qu'il dit encore:

—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous m'apprenez, marquise de Malboise. Vous entendez que Solgrès passe après votre mort entre les mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...»

Surprise par la forme de sa question et par les déductions qui apparurent immédiates, Armande inclina faiblement la tête.

—«Solgrès est un patrimoine presque illustre, une demeure historique,» poursuivit-il. «Son transfert fera quelque bruit et attirera l'attention sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me répondre...—Vous voyez, j'ai confiance en votre parole... D'ailleurs, vous savez mal mentir.—Pouvez-vous me répondre que moi, votre mari, je ne me trouverai pas, par ce fait, aux prises avec l'équivoque... peut-être avec le ridicule?...»

L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la soutenir. Un filet de glace coula dans ses veines. Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin en quelques phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant tenait son secret?... Une seconde d'effarement... C'était trop. Le mari se jetait contre elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.