— « Je ne l'aurais pas fait à cause de toi. »
Un désir craintif surgissait dans les yeux du père. Cette petite créature vagissante rayonnait dans sa pensée, dans son cœur, dans l'orgueil de sa chair. L'affirmer sienne, la hausser sur sa main paternelle vers le sommet social… Certes, il l'eût souhaité. Mais il n'était pas seul détenteur du beau nom qu'il portait. En face de ce grand garçon, brusque et fier, dont la personnalité jaillissait si forte du vieux tronc ancestral, Georges de Sélys éprouvait la timidité de sa vie inutile et finissante, dans l'espoir et le respect d'un avenir supérieur. Il ne voulait ni engager ni embarrasser cet avenir. Il ne s'en croyait pas le droit.
— « C'est à cause de moi que tu ne reconnaîtrais pas ta fille? » répéta Édouard.
— « Oui.
— Eh bien, à cause de moi donne-lui notre nom. Crois-tu que j'aimerais moins ma sœur, cher père, pour l'avoir attendue pendant vingt-six ans? »
Éclair d'âme, éblouissement de joie. Douceur, fierté, générosité, dans la mâle étreinte des deux hommes. Dès cette minute, Édouard adopta Charlotte. Ce fut lui le vrai père. L'autre, vieillissant, d'une tendresse pleine de regrets et d'alarmes, devint de plus en plus l'aïeul. Il mourut douze ans après.
Ses dernières paroles allèrent à sa fille, entrèrent dans le cœur de l'enfant, n'en sortirent plus, parce qu'elles se confondaient avec tous les souvenirs, toutes les suggestions délicates, toutes les douceurs des années d'aurore :
— « Je te donne à Édouard. Tu lui dois plus que la vie. Tu comprendras cela plus tard. Et je donne Édouard à toi, à ta reconnaissance, à ta tendresse. Si grand, si fort qu'il soit, ta petite main pourra peut-être un jour écarter de lui une souffrance. Je lui laisse ton affection comme un talisman, une sauvegarde. »
Fraternité paternelle d'un côté, filiale de l'autre. Union de charme complexe et rare. L'âge du frère se haussant de force, d'autorité, par le prestige et le caractère ; l'adolescence de la sœur prolongeant les puérilités, la soumission, l'adoration superstitieuse de la petite fille. Ces différences, que tout accentuait, qui pouvaient s'élargir en abîme, rendaient au contraire ces deux êtres plus nécessaires l'un à l'autre.
Édouard ne songeait pas à se marier, dans l'ensoleillement de cette jeunesse blonde et rieuse, illuminant toutes les heures que n'absorbaient pas l'acharné travail et le souci de la gloire.