Quand Charlotte atteignit l'âge où les prétendants commencèrent à se présenter, Édouard connut l'égoïste désir de la garder toujours, l'angoisse du départ inévitable, l'inconsciente jalousie envers l'homme que, fatalement, elle lui préférerait, toutes les détresses de la paternité dont le rôle s'achève.

Une appréhension se mêlait à ces sentiments. Ne devrait-il pas révéler à Charlotte, et à celui qu'elle agréerait, le secret de la naissance irrégulière?

Le moment vint. Mlle de Sélys s'éprit du peintre Jacques Fromentel, — garçon de fière allure, de fortune presque nulle mais de réel talent. Lui-même l'aima, et sincèrement, bien qu'elle fût pour lui le « beau parti ». Les confidences d'Édouard, loin de le décourager, lui donnèrent la joie de prouver sa ferveur quand même. Et ce furent les fiançailles.

La veille de son mariage civil, Charlotte apprit de son frère que jamais sa mère, à elle, n'avait porté le nom de leur père. De ce mystère qui l'humiliait, elle ne comprit pas tout. Mais elle entrevit, dans la longue sollicitude d'Édouard, quelque chose de plus providentiel, de plus hautement bon. Elle se redit tout bas les paroles paternelles : « Tu lui dois plus que la vie. » Une clarté confuse lui fit pressentir le rôle généreux qu'il avait joué. Dans l'obscurité de silencieuse souffrance où la jetait une révélation qu'elle n'osait approfondir, elle trouva une consolation à exalter la grandeur d'âme de celui qui, pour elle, avait été jusqu'à ce jour tout au monde.

Désormais son affection pour Édouard prit une nuance de vénération religieuse. Elle eut le culte de son caractère, de son talent, de sa renommée. Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et d'enfance, isolé dans une hauteur aride, il eut le loisir d'aimer, Charlotte à son tour prit peur de la femme inconnue qui marcherait vers lui du fond du destin, avec un leurre de félicité dans les yeux.

Mais quand son frère la présenta à Marcienne de Verdun-Lautrec, ses craintes s'évanouirent. Une magie d'attirance lui capta le cœur. Elle fut éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en soumission amoureuse devant Édouard de Sélys, lui parut divinement émouvante. Et son instinct d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à démêler la caresse sincère, sentit chez sa future belle-sœur la nature profonde, aux droites avenues sans détour, les lointaines harmonies de l'âme avec le paysage extérieur des gestes, des regards, avec les frissons de la voix. Elle eut confiance. Et nulle jalousie. Partager l'affection du grand frère, du grand homme, avec une créature si riche de sentiments qu'elle multipliait alentour l'abondance des cœurs, semblait à Charlotte un accroissement au lieu d'une perte.

Des années d'intimité charmante s'écoulèrent.

Le ménage riant de Jacques et de Charlotte, auquel une éclosion rose et blonde de petits êtres donna bientôt un frais rayonnement de nichée heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration dans le bonheur large, hautain, tranquille, d'Édouard et de Marcienne.

Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité inattaquable dont Mme de Sélys ornait la vie privée de l'avocat, remplissaient Charlotte d'admiration. Une seule ombre pour la douce petite sœur. Elle, toujours si filialement docile auprès de cet aîné, qui, maintenant, devenait un vieillard, ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient des nuances de désaccord, insensibles pour des yeux moins attentifs que les siens, incapables d'éclater jamais en surface, hors des limites où les maintenaient le respect réciproque, la fierté, le bon ton.

Dans ce jour de décembre, — jour qui devait compter redoutablement au souvenir des deux belles-sœurs, — Marcienne, surprise que Charlotte ne lui eût pas encore rendu sa bienvenue gentille, et la voyant s'attarder d'une câlinerie si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines bouderies de la petite quand elle-même s'était raidie en orgueil ou en volonté contre Édouard.