— « A ce soir, c'est entendu.
— J'enverrai Jacques, » dit Charlotte. « Moi, réellement, je ne peux pas. »
Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les deux belles-sœurs restèrent en face l'une de l'autre.
II
— « Marcienne, j'ai à te parler, » dit Charlotte.
— « Viens. »
Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent un salon que Mme de Sélys appelait son atelier.
Quelques chevalets, des moulages, un mannequin drapé d'étoffes, des toiles sans cadre accrochées aux murs justifiaient ce titre.
Mais le grand piano à queue, et surtout, dans un angle, le bureau de bois mat aux incrustations d'étain, chargé de papiers, de livres, disaient les occupations favorites.
Marcienne composait des mélodies dont elle rimait les paroles. De son talent, qu'on vantait sans le connaître, et qui méritait mieux, elle tirait des jouissances purement personnelles. La fierté lui rendait la modestie sincère. Il ne lui plaisait pas de soumettre au jugement des autres ce qui surgissait en vibrations plus ou moins expressives de ses enchantements ou de ses nostalgies. La griserie qu'elle en éprouvait se serait évaporée, croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence, ou — pis encore — les compliments prodigués à faux. C'était, chez elle, une pudeur d'âme invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait cette réserve. Et l'asile même de ses méditations artistiques restait sacré. Quelques intimes seuls, quelques élus de sa sympathie, connaissaient l'atelier. Ils étaient moins nombreux encore ceux qui avaient entendu la maîtresse de la maison chanter ou lire ses vers, de sa voix aux modulations pénétrantes.