Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la fois plus vulnérable et plus forte. L'accablement d'une immense misère confuse lui fit appréhender l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes les ailes de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain de son être. Le grand vol sombre et doux la souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et, magnifiquement, l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent ses larges prunelles.
Droite, la tête légèrement renversée en arrière, de toute sa fierté raidie elle écrasait la timidité de Charlotte.
Celle-ci, blanche et comme mourante, les lèvres tirées par un frémissement, les jambes amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait.
Il y eut un silence, une minute de grâce au bord du gouffre. Puis un geste de Charlotte. Deux pauvres petites mains qui cherchaient, s'égaraient, tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et une voix inégale qui semblait traverser au fond de la gorge du sang ou des larmes en suspens.
— « Dans ta jupe de bicyclette… Heureusement j'ai ouvert le paquet moi-même. Ma femme de chambre aurait pu trouver cela… »
Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture trapue, toute en largeur, les écrasements passionnés de la plume.
Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans une excursion — pour l'avoir tout un jour contre elle, dans la courte jupe collante, près de sa chair. Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser là?… Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée au nid de mystère où se dérobait, au delà du monde, au-dessus du monde, dans les régions de l'absolu, la fatale merveille de sa passion.
— « Prenez donc, » dit nerveusement Charlotte.
Son geste de dégoût!… Et, sur ce papier qu'elle écartait comme une chose immonde, toute la splendeur d'amour que la Destinée fait surgir parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour l'éblouissement, la transfiguration de l'être humain!
Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un accablement l'anéantit devant les remparts infrangibles, l'isolement des âmes dans les taillis de l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments, où résonnent, au long des sentiers qui nulle part ne se croisent, la foule des pas que nous ne rencontrons jamais.