Mme de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite sœur blonde qu'elle chérissait d'une si vraie tendresse, qui, en ce moment, souffrait tant à cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement de comprendre. Elle murmura :
— « Pauvre… pauvre Lolotte! »
Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus, les yeux enfantins s'indignèrent.
— « Lisez cette lettre… Dites-moi si c'est bien à vous, à vous… la femme de mon frère, qu'on l'a écrite. »
Oh! ce « vous » de justicière! Ce « vous » dont Lolotte avait eu peine à perdre l'habitude dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait aux lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris! Marcienne fléchit sous le désastre que représentait cette syllabe.
Elle s'assit à son tour.
Instinctivement elle prit refuge près de son petit bureau, dans l'angle du paravent, forteresse de soie et de cristal où veillait l'armée de ses chimères.
Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y fixèrent sans la relire. A quoi bon? Elle en savait les phrases par cœur. Mentalement elle se les redit, mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par chacune dans l'âme de Charlotte.
Voici quelle était cette lettre :
« Ma noble et tendre Marcienne,
« Oui, certes, j'avais pris pour moi le Premier Adieu, mais je voulais douter pour me faire du mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début de notre immortel amour : « Rien n'est meilleur que la souffrance dans la vie et dans l'amour. » Parole horriblement fausse et atrocement vraie en même temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état lamentable de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre, tant je l'ai lu souvent, tant je l'ai embrassé, comme un grand fou, comme un grand enfant que je suis depuis que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te connais, depuis que je t'ai vue.
« Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main ce jour-là, comme je t'ai regardée tout de suite dans les yeux!… Déjà je te voulais… Que dis-je? Je t'avais déjà prise, et même si tu n'avais pas été si entièrement à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là, au delà de toute séparation possible.
« Cela a été soudain comme la flamme et comme la tempête… Et c'est une tempête qui souffle en nous depuis des semaines, des mois, — déjà! — et c'est une flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne nous donne des forces nouvelles… Qui sait?
« Pour ma part, je ne me savais pas si riche de passion ardente, de fierté, de sensibilité, de vaillance fougueuse. Ne prends pas cette phrase dans un sens orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je suis tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement. C'est Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi. C'est ton corps divin surtout, et c'est aussi ton âme adorable, et tes yeux… C'est Toi qui as voulu cela, et l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce que tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus fortunés, des plus grands.
« Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne, je t'aime!… J'ai peur de le crier tout haut. J'ai peur d'être entendu de toutes choses. On doit le lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit la sentir trembler d'amour. C'est fou… C'est fou! Où allons-nous? Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je te tienne dans mes bras, sous mes lèvres, tu sais… tu sais…
« Ah! m'amour, que je t'aime!
« Donne ta bouche… Laisse-moi t'étreindre, — de loin, hélas! — passionnément, follement, dans l'attente des extases les plus exquises et les plus surhumaines qui soient.
« Ton
« Philippe. »