— « Qu'est-ce que tu veux dire… que ce mystère n'est pas compliqué?

— Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même ce que je devine… ce qui m'écœure!… »

Le mot heurta le calme de Marcienne comme une pierre la surface unie d'un étang. Un tressaillement passa, en ondes vives, puis apaisées, et qui, soudain, moururent.

— « Va, parle… Parle, Charlotte, de ce que tu ignores… Comme je le ferais moi-même à ta place, comme nous le faisons tous quand nous nous jugeons les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de la douleur que j'ai mise en toi. Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant. Qu'importe si tu me blesses! »

Quel secret de dignité était en cette hautaine créature? Comment, dans un si tragique défilé, se maintenait-elle sur les sommets, d'une démarche noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre d'horreur au fond du précipice? Nulle arrogance d'ailleurs dans son accent, nulle vibration d'orgueil. Une certitude singulière, une mélancolie profonde, et une émouvante pitié. Mais pitié pour qui?… Pour Charlotte sans doute… Pour Édouard?… Qui sait? Et pour toutes les misères des cœurs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive… Pour tout ce qu'il y a de mesquin, de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du bonheur.

Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité, se taisait. Marcienne insista. Et la jeune femme, balbutiante, finit par dire :

— « Ah! cette idée qui me remplit de honte pour toi, pour moi, pour nous tous… qui me fait prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout ce qui existe!

— Quelle idée?

— Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac n'en a pas trente. Et ce n'est pas de platonisme qu'il te parle dans son odieuse lettre… Toi, Marcienne, toi!… C'est pour cela que tu trompes l'homme admirable qu'est mon frère… que tu exposes son honneur… sa vie peut-être… Car tu sais bien qu'il en mourrait. »

Sur le beau visage de Mme de Sélys, depuis le cou jusqu'aux racines des cheveux relevés, la marée rose du sang surgit d'un flot brusque, s'étendit, resta.