Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières closes.
Et elle ne dit rien.
Charlotte l'épia, déconcertée.
C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée là, et même avec un scrupule de la formuler, cette petite épouse gentille, tendre et froide, qui se croyait éprise de son mari et lui avait donné trois enfants, tout en conservant une indifférence physique et une antipathie morale pour les manifestations sensuelles de l'amour. Ces manifestations, il faut le dire, avaient été bornées, de la part de Jacques Fromentel, par le principe qu'il professait et exprimait suivant la formule classique : « On ne traite pas sa femme comme une maîtresse. »
Et, de fait, sans trop savoir comment on peut traiter une maîtresse, Charlotte envisageait vaguement, dans le désir trop ardent de l'homme, dans ses caresses trop vives, quelque chose de dégradant pour la femme. Elle entrevoyait ce domaine obscur avec l'intolérance rendue plus rigide par la curiosité inavouée, le dépit inconscient, qui pince les lèvres et aigrit la voix des vierges vieillies et des épouses trop chastes.
Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait fête, et d'une mansuétude charmante, Charlotte hérissait d'aussi peu d'angles que possible le petit glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour les coupables amoureuses, ce « Comment peuvent-elles? » qui plisse de dégoût les lèvres que n'ont jamais affolées les baisers.
Et c'était Marcienne, — cette Marcienne tant admirée, toujours vue si haut planante, cette femme qui portait le nom illustre de son frère, dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur si sacré, c'était cette sœur aînée, maternelle à sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché, dans les bras d'un homme de dix ans moins âgé qu'elle!
Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation de folie charnelle? Pourquoi n'avait-elle pas une protestation, pas un geste pour se soustraire au bas soupçon dont Charlotte eût voulu écarter l'horreur? Que n'invoquait-elle quelque chimère de compassion, de dévouement, un entraînement romanesque?… Mais cette rougeur d'aveu!… Et maintenant ce silence… Ces paupières abaissées, voilant un abominable rêve…
Marcienne songeait au miracle de la volupté magnifique… à l'extraordinaire unisson de deux êtres de chair dont les fibres et les nerfs s'attirent de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes les grandes forces de l'univers. Elle songeait que les ardents nuages magnétiques, — lorsque, du fond le plus lointain de l'espace, le vent les jette l'un vers l'autre, — ne peuvent pas se soustraire à l'union prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine. Et qu'ainsi deux créatures humaines, qui marchaient calmes et inconscientes de leur puissance passionnelle avant de se rencontrer, sentent, quand leurs yeux se croisent enfin, quand leurs mains se touchent, que la fatalité d'un bonheur formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable, comme l'éclair aux nuées.
Tout disparaît devant la loi despotique de leur amour. Quelque chose d'infini passe dans leurs joies, comme si la Nature y condensait tous les secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu pour cette rare félicité de la chair rentre dans l'ordre parfait, réalise le phénomène essentiel, résume dans un baiser de feu l'harmonie des mondes. Auprès d'une union pareille tous les autres mariages, légitimes ou illégitimes, ne sont que des ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables, des erreurs plus ou moins douces de l'imagination et des sens.