Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre de ses paupières, vit les yeux de son amant, sa bouche… Elle sentit autour d'elle les bras d'adoration et de caresse qui l'avaient emportée dans les régions divines, sur les sommets de lumière, dans les au-delà fabuleux qu'elle eût ignorés toujours…
Comment le regret et le repentir seraient-ils venus? Elle n'avait au cœur, à côté de sa passion, qu'un grand désir de la mort, un désir qui, brusquement, l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie devant la beauté de son amour. Toute sa vie n'avait été qu'une marche à tâtons vers la minute resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit les chemins qu'elle avait montés vers l'aurore? Que pouvaient être les lendemains d'une félicité pareille?
Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle imaginé qu'un si complet bonheur était le pain quotidien de l'existence, qu'il devait être éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini.
Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé les choses et les êtres, les joies et les douleurs, par toutes les forces intuitives de sa nature d'intelligence et de sensibilité. Il y a quelques semaines seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle connaissait la mesure de tout, ayant au moins tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti?
Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander comment, avant de connaître Philippe, elle concevait l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle prenait en pitié son ignorance antérieure.
Du moins elle en savait assez pour connaître que rien ne dure, pour observer l'affreuse rapidité des jours, pour compter les heures de grâce accordées à sa jeunesse finissante.
Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un âpre vœu quelque mort soudaine et douce.
N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être accordée à son rêve? Des siècles n'y ajouteraient rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable qu'elle ne le vît pas finir.
La voix de Charlotte la tira de sa rêverie.
Mme de Sélys regarda cette enfant.