Philippe, sous certaines apparences de futilité mondaine, et avec ce scepticisme d'attitude qui est le costume d'élégance morale de rigueur à notre époque, était un être de tendresse, de chimère, de vive sensibilité.
Un courant d'idées, une mode d'opinion, en façonnant les gestes de tous, laisse intact le caractère de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des romantiques au cœur sec ; et, pour un petit nombre qui s'exaltaient sincèrement, combien restaient glacés tout en pinçant de la guitare lyrique.
Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes qu'on n'étale plus au dehors ne laissent pas que de couler en dedans. L'égoïsme, la négation, la « blague », sont pour certains les traits du visage véritable. Mais pour d'autres ce n'est qu'un masque retenu par la fierté.
Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac avait essayé d'être de son époque. Il avait eu des maîtresses, et se vantait de ne leur avoir jamais dit : « Je vous aime. » Il cachait comme une faiblesse inavouable son culte pour sa mère, la soumission où il restait volontairement vis-à-vis d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que, dans son enfance, de subir une de ses gronderies. Il se défendait d'un enthousiasme ou d'une admiration autant que d'une impulsion basse. Il affectait de goûter dans l'art l'intellectualité seule et de mépriser le sentiment.
De bonne foi, il se composait une tenue morale en contradiction avec sa nature secrète. Il en subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était un enfant. Il ne se connaissait pas.
Mais il rencontra Marcienne de Sélys.
Et ce fut, dans ce cœur neuf, intact, — prisonnier dont on ouvrait le cachot et qui découvrait la splendeur du soleil, — un éblouissement de passion ; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui se croyait vieux de tous les siècles de pensée humaine, qui se jugeait indifférent, sceptique, une éclosion de miracle, une apothéose de chair et d'âme à illuminer toute l'existence.
Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse de son MOI, qui s'appliquait à cette culture taciturne et altière de sa personnalité, il se donna avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité de tout son être. Et il éprouva un bonheur extraordinaire à se donner ainsi. Il eut l'émerveillement de ce qu'il croyait un miracle, alors qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance de sa nature. Il attribua ce miracle à la grâce unique, incomparable de Marcienne. Il adora cette femme avec l'illusion d'un amant à son premier amour, — l'illusion qu'elle seule aurait pu lui ouvrir les portes du ciel inconnu, et que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient pour toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée d'un adolescent, avec la fierté ombrageuse, le prestige de volonté et d'intelligence, l'entente des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme.
Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité de ce jeune amour, tandis qu'assise dans le petit salon de la rue Ribéra elle attendait Philippe.
Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du ministère, il courait à Auteuil. Il s'enfermait dans leur chère maison, sans jamais être sûr que Mme de Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas entourée de toutes les barrières de la prudence et des nécessités mondaines? Il écrivait ou lisait jusqu'au moment — tardif par bonheur aujourd'hui — des dîners en ville.