— « Qu'est-ce que vous avez, Marcienne? J'espère n'avoir rien dit, tout à l'heure en déjeunant, qui vous ait ennuyée.
— Au contraire, » dit-elle, en dardant vers lui la tendre lumière de ses yeux.
— « Comment, au contraire?
— Vous étiez bon, ce matin. Vous étiez confiant, expansif, différent de vous-même.
— Et c'est cela qui vous chagrine?
— Cela m'émeut. »
Elle ne précisa pas le sens de cette émotion. Mais lui, habitué à la juger trop sentimentale, ne se soucia pas d'entrer dans des subtilités de cœur.
Il se leva. Et, comme ils étaient seuls, le domestique parti, un paravent déployé autour d'eux, il s'approcha pour embrasser Marcienne.
Elle tendit une joue sans chaleur ; puis, comme Édouard penchait la tête davantage pour rencontrer sa bouche, elle eut un léger recul devant le rude favori grisâtre, l'oreille déjà vieille, décolorée, hérissée de poils blancs, tandis qu'au-dessus la calvitie dénudait le puissant crâne.
Édouard de Sélys, à moins de cinquante-cinq ans, paraissait un vieillard. Vieillesse magnifique, sans doute, imposante par la haute taille, par la flamme des yeux, animée de toute la fougue du talent, transfigurée quand la voix surgissait, la voix d'un timbre éternellement jeune, d'une véhémence qui emportait les âmes : mais la vieillesse enfin, prématurée chez ce lutteur intellectuel, la cruelle usure humaine, l'abominable déchiqueture de l'être sous les griffes sournoises et les becs furtifs de ces oiseaux de passage que sont les rapides minutes.