En même temps qu'une brusque répulsion physique, un attendrissement, venu de cette répulsion même, de cette inconsciente méchanceté de sa chair, envahit Marcienne.
Cet homme, elle l'avait aimé d'amour, — amour d'enthousiasme plutôt que de sens, mais où sa ferveur d'admiration lui faisait trouver un prix inestimable au désir du mari et une joie orgueilleuse à le combler en l'enivrant.
Elle se rappelait la force de ce sentiment exclusif qui, pendant des années, au milieu des hommages, l'avait laissée aussi froide et inattaquable à l'assaut des ardeurs masculines que si elle eût vécu parmi des êtres d'une espèce différente de la sienne, et qu'il n'eût existé qu'un homme au monde, celui qu'elle adorait.
Et maintenant!…
Ah! pourquoi changeait-on? Pourquoi, si l'on changeait, gardait-on le passé d'un poids si lourd au fond de l'âme?
Qui parle de la douceur des souvenirs? Les souvenirs n'enchantent qu'à l'âge où l'on n'en a pas encore.
Chaque souvenir est un bonheur mort, ou une douleur éteinte. Et, dans le cimetière que nous portons en nous, celles-ci seulement soulèvent avec une force vive la pierre de leur tombe. Elles sont toujours mal enterrées, les douleurs. Mais il n'est pas de résurrection pour les joies.
« Moi aussi je vieillirai bientôt, » songea Marcienne.
Un frisson la traversa, à la pensée de l'imminente déchéance physique, et de ce que cette déchéance allait lui ravir…
Elle se dressa, posa ses mains sur les épaules de son mari, s'appuya contre ce cœur qui lui appartenait autant qu'autrefois, qui lui gardait sa place d'idole.