— « La vie est affreuse… » murmura-t-elle.

— « Je ne trouve pas, » dit tranquillement M. de Sélys. « La vie est pleine de devoirs et d'intérêts sans cesse renaissants. Ce qui est admirable, c'est qu'elle ne nous laisse jamais manquer ni de travail ni d'espérance. Une tâche à accomplir, un but vers lequel marcher, c'est toute la grandeur et tout le bonheur dont nous sommes capables. Et cela se trouve à la portée du plus dénué, du plus humble.

— Vous en parlez à votre aise, Édouard, vous dont l'œuvre est si belle, si glorieuse!…

— Mais vous, Marcienne, vous avez votre art. »

Elle eut un sourire, moins d'amertume que d'ironie spirituelle, de gentille moquerie d'elle-même :

— « Mon art!… Lequel? J'en ai trois. Je fais de mauvais vers, de la musique médiocre et de la peinture détestable. Ah! croyez-le, mon ami, tout cela n'existe pas, ne signifie rien. La vie, c'est d'être jeune, d'être beau et d'aimer.

— Il n'y faudrait pas des facultés bien rares, » dit M. de Sélys avec dédain.

Marcienne redressa la tête, soudain blessée du ton de son mari. Comment pouvait-il répondre par des généralités glaciales, par des contradictions tranchantes, alors qu'il aurait dû s'enquérir du malaise d'âme qui la faisait parler d'une façon dont elle n'avait guère coutume?

Ce malaise, elle ne se souciait pas, certes, de le lui expliquer, mais elle s'irritait qu'il n'en eût pas le soupçon, l'inquiétude.

— « Vous êtes bien toujours le même, » reprit-elle. « Vous qui débordez de tendresse, de pitié pour vos criminels, qui faites verser des larmes, qui en répandez parfois vous-même sur des douleurs qui ne vous touchent pas, vous êtes l'homme le plus fermé aux choses de la passion et du sentiment. Vous êtes un artiste en émotions, un virtuose qui sait jouer sur toutes les cordes du cœur ; mais, au fond, vous méprisez comme des nervosités un peu morbides ces frissons de détresse et d'amour, si aigus parfois que nous en défaillons. »