— « La vie… elle était si belle pour toi, Marcienne!
— Je ne pense pas à moi.
— A qui donc?
— A toi, mignonne… A ce que tu endures par ma faute, sans que je le veuille, sans que j'y puisse rien.
— Sans que tu y puisses rien?… » répéta Charlotte, qui se rejeta en arrière, consternée.
— « Ne t'écarte pas de moi, chère petite. Entends-moi. Tu as prononcé tout à l'heure des paroles belles à éblouir les cœurs et à désarmer le Destin. Tu ne sais pas ce que tu as dit, parce que tu l'as dit dans ta candeur. Tu ne connais rien de l'existence… rien des passions. Ne m'interromps pas… Je sais… Tu as vingt-neuf ans, tu es mère, tu aimes ton mari, tu lis des romans et l'on t'a raconté qu'il y a des cocottes. Alors tu crois que le monde n'a plus de secrets pour toi. Mais tu es innocente comme ton dernier-né, ma chérie! Et tu as conservé jusqu'à ce jour toute la sévérité intransigeante que cette innocence comporte. C'est pour cela que j'ai pleuré d'admiration devant ta générosité. Toi qui ne comprends pas la faute, tu en as compris la douleur. Toi qui pourrais maudire mon amour coupable, tu as offert de m'aider à l'immoler en risquant ton amour légitime, en m'offrant de quitter ton mari…
— C'est pour Édouard, » interrompit Lolotte.
— « Oui, je sais que c'est pour Édouard… Mais n'as-tu pas prononcé ce mot merveilleux : que tu me « consolerais »?
— Je voudrais avoir à te consoler maintenant, ma pauvre Marcienne. Plus tard je ne pourrai plus. Je ne sais si tu nous auras fait plus de mal qu'aujourd'hui, mais le mal que tu te seras fait à toi-même sera inguérissable. »
Cette phrase, prononcée d'un ton légèrement péremptoire, émanée de la réflexion, et non plus, comme les autres, d'une spontanée tendresse, aida Mme de Sélys à se reprendre, à recouvrer son sang-froid, et même un peu de son habituelle hauteur.