Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents, se dirigèrent vers Charlotte.

— « Eh bien!… » murmura son frère.

— « Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où as-tu lu cette phrase? » grogna le peintre.

Marcienne posait sur sa belle-sœur des yeux d'inquiétude et de supplication.

C'était le châtiment que, sans préméditation ou calcul, la petite maintenant lui infligeait. La gêne qu'imposait à Charlotte une contrainte morale, l'angoisse du secret, la crainte de le trahir, le tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude qu'un rien suffisait à éveiller, lui donnaient une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement dans sa conception des choses, elle se montrait plus naïve que jamais par sa façon de se lancer à un autre extrême.

Des mots amers, des constatations cyniques, une perception de la vie changée, sceptique, soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse, derrière laquelle sanglotait la révolte d'une âme tendre et blessée, voilà par quelle attitude Charlotte reprenait le train de l'existence courante, cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise de l'idée fixe.

N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus la goutte corrosive de poison n'exerçait-elle pas sur le fond candide de cette nature sans défense?

Était-il possible que ce cœur si frais s'altérât, se corrompît, fût menacé par la dissolution des croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de la foi morte?

Serait-ce elle, Mme de Sélys, qui aurait accompli cette œuvre d'assassinat moral, de dévastation?

Elle examinait Lolotte et la trouvait changée, même de visage. Quelque chose d'arrêté, de durci dans les traits. Ce n'était plus le flou enfantin, la fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée de fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus comme une source au soleil, mais s'immobilisait, s'assombrissait en surface d'abîme.