— « Une explication… A propos de quoi? Parce que la pauvre petite était un peu nerveuse hier?
— Elle ne sera plus nerveuse, » prononça l'avocat, d'une voix sèche d'autorité. « Elle n'a pas le droit de l'être. Je le lui ai fait comprendre.
— Que s'est-il passé entre vous?
— Rien… Mais je ne vous cache pas qu'elle m'a fait de la peine, beaucoup de peine. Pour la première fois aujourd'hui j'ai songé que cette enfant n'est que ma demi-sœur. C'est une idée, figurez-vous, qui ne m'était jamais venue, du moins avec cette impression de distance morale, d'éloignement…
— Oh! d'éloignement… » supplia Marcienne.
Le mot sonna en elle avec un accent lugubre, un accent d'irrémédiable. Une responsabilité de désastre l'écrasa.
Elle eut l'épouvante du voyageur qui, pour se réchauffer et se réjouir, allume dans la forêt une flambée de bois mort, puis, sa route reprise, du haut de la colline, voit une fumée sinistre et des sursauts rouges de flamme s'élancer des futaies séculaires. Il a déchaîné la catastrophe. Il regarde avec horreur ses mains involontairement criminelles. Et son désespoir ne peut plus rien pour entraver le malheur dont il est cause.
Est-il possible qu'elle ait accompli cette sombre action, elle, Marcienne?… qu'elle ait contraint ces deux êtres à se faire réciproquement du mal?… Cette admirable tendresse du frère et de la sœur, — née d'un rare dévouement et d'une reconnaissance non moins rare, — cette belle chose unique… est-ce bien elle qui vient de l'empoisonner, qui la transforme en une source de défiance et de douleur?
Tant d'années témoin et confidente de leur affection, de la paternelle fraternité comme de la filiale idolâtrie, le cœur sans cesse ému par ce duo profond, d'un accord si parfait, elle a rompu le charme et brisé l'harmonie.
Elle… elle… LEUR Marcienne!