Charlotte se tordait les doigts autour d'un mouchoir tout humide de ses larmes. Elle ne protesta pas contre ce mot de « comédie ». Si elle eût gémi sa sincérité, la réelle torture morale qui l'avait détraquée, jetée à des extravagances de paroles et de démarches, elle eût trouvé des accents trop persuasifs. Son frère aurait vu clair en elle, mais clair aussi autour d'elle, dans l'affreuse région de mystère… Oh! n'avait-il pas déjà marché, au cours de son inquisition tâtonnante, dans la direction de son malheur? Dût-il l'écraser dans sa colère, elle le détournerait de ce chemin, au moins par son silence, puisque toutes ses paroles étaient si maladroites. Elle lui barrerait la voie de ses bras ouverts, de ses lèvres closes, de son cœur qu'il déchirait.

Blottie sur sa chaise longue, où se bousculait le désordre des coussins, effondrée de sanglots, Charlotte ne prononçait plus que de vagues exclamations de prière et de douleur.

Édouard de Sélys fut implacable. Nulle faute découverte ou avouée de sa jeune sœur ne l'eût monté à ce degré d'indignation. Mais il s'exaspérait devant l'équivoque, les protestations qui n'expliquaient rien, l'inconnu de cette âme, naguère limpide et chantante comme une eau de source, et où jamais il n'avait distingué l'ombre d'un secret ou d'une pensée douteuse. Puis, par-dessus tout, l'offense d'un soupçon effleurant Marcienne le jetait hors de lui. Et c'était cela qu'il ne pouvait s'empêcher de lire dans le mutisme de Charlotte ; c'était cela qui, pour la première fois, le glaçait contre elle d'hostilité, cela qui le transformait un peu en bourreau. Car il broyait cette faiblesse sous sa rudoyante autorité.

Heureusement il n'alla pas jusqu'au bout de ses velléités de représailles, de châtiment. Il n'énonça pas l'affreuse réflexion qui le traversa : « Ah! elle n'est une des nôtres que par mon père. C'est le sang louche de sa mère qui se trahit en elle par cette basse pensée de calomnie et d'intrigue. » Ces mots meurtriers, il ne les prononça pas. Mais leur suggestion mit une âpreté plus décisive dans ses paroles d'adieu : ils en furent le sourd commentaire.

— « Je vais partir sans avoir obtenu l'éclaircissement auquel j'ai droit, Charlotte. Garde ton secret. Je suis fixé. Tu me laisses un doute. C'est me donner une certitude. Jamais tu n'effaceras de mon esprit ce que ton étrange attitude y a fait naître ce matin. Tu n'es plus l'enfant que j'ai aimée. Tu es autre. J'habituerai sans doute mon affection à ton nouveau visage. Mais ce ne sera plus la même chose. »

Il sortit sans voir la frêle silhouette qui se dressait, puis retombait. Il n'avait nulle pitié pour Charlotte. En ce moment, par une pénible évocation, ce qu'il apercevait en elle, c'était ce qu'il avait oublié pendant près de trente ans : le ténébreux fantôme maternel, la créature inconnue de lui dont l'hérédité médiocre devait, à certaines heures, dans cette personnalité frêle, triompher de l'âme des Sélys.

Le contraste s'imposait dans sa pensée avec Marcienne, fleur d'une sève si franche, éclose à des rameaux intacts de toute greffe obscure. La noble femme! Elle lui paraissait plus altièrement pure et plus précieuse que jamais. Et il en voulait à Charlotte d'être l'enfant inconsciente qui, dans quelque trouble région d'une vulgaire origine, aurait ramassé des parcelles de boue pour en éclabousser la robe de lumière.

Lorsqu'il rentra, Mme de Sélys fut frappée du respect tendre avec lequel son mari l'abordait. Un malaise la prenait quand il trahissait ainsi la sourde chaleur de ses sentiments pour elle. Que ne se renfermait-il toujours dans la barrière habituelle de son humeur un peu rêche, de ses absorbantes préoccupations d'esprit! Quel châtiment de constater la force latente de sa sûre affection, et de subir sa confiance!

— « Je viens d'avoir une explication avec Charlotte, » dit M. de Sélys.

Marcienne tressaillit. Elle n'avait pas prévu cela.